Numéro * Spécial Mohamed Bennini, Directeur Général de Algex “Les surcoûts et les lourdeurs Dans cet entretien, Mohamed Bennini, DG de Algex, a bien voulu analyser pour Le Phare l’évolution des exportations algériennes et les difficultés que rencontrent les entreprises dans ce domaine. Il apporte un éclairage avisé, documenté et non polémique sur le sujet. Entretien réalisé par | ||
Le Phare : Vous allez organiser au mois de juin la 2ème édition du Salon Algérien de l’Exportation "DJAZAIR EXPORT" du 03 au 06 juin 2010. Quels sont les objectifs à atteindre ? M. Mohamed Bennini : Algex, agence algérienne de promotion du commerce extérieur, organise pour la deuxième année consécutive le Salon de l’exportation « Djazair Export » pour une raison toute simple : il nous est apparu évident que l’entreprise algérienne n’est pas suffisamment internationalisée et les exportateurs algériens ne sont pas suffisamment présents sur les salons à l’étranger et donc ils manquent de visibilité à l’étranger et sur leur propre marché. Ils ont besoin d’une certaine visibilité. Par ailleurs, la présence épisodique des entreprises algériennes sur les foires internationales et les salons à l’étranger n’a pas toujours été d’une stature qui sied à une action internationale. Nous avons souhaité que cette présence s’améliore et la meilleure manière nous a paru de faire une simulation, ici même en Algérie, moins coûteuse et plus facile à monter,localement, en parallèle avec la Foire internationalequi draine beaucoup de visiteurs étrangers ainsi que le grand public. Nous avons voulu donner de la visibilité; c’est ainsi que nous avons organisé le premier Salon en juin 2009. Nous organisons la deuxième édition le 03 juin 2010, pendant quatre jours, qui se dérouleront durant les six jours de la FIA. L’an dernier, nous avons bénéficié d’une assistance technique du programme Optimexport, le programme algéro-français de soutien aux entreprises exportatrices et cette année, nous avons en quelque sorte monté l’essentiel de l’opération seuls avec simplement l’assistance de la Safex puisqu’elle est détentrice des lieux (Pins Maritimes). Nous avons un échantillon assez représentatif : une soixantaine d’entreprises algériennes exportatrices parmi lesquelles certaines sont accompagnées par le programme Optimexport (environ la moitié) sur la formation, l’information et l’accompagnement sur les marchés extérieurs. A côté de cette exposition, nous aurons la présence d’auxiliaires et d’institutions publiques, en plus de l’assistance et l’accompagnement des exportateurs par les chambres de commerce, l'Agence des investissements et les services des douanes. Le Phare : L’exportation est à la Une de l'actualité économique. M. Mohamed Bennini : En fait, l’exportation algérienne bien qu’elle soit d’actualité n’a pas bénéficié de suffisamment d’attention et donc le processus de diversification des exportations algériennes n’a pas encore eu lieu de manière significative, même si il y a des débats et des mesures prises qui sont parfois d’intérêt évident mais qui n’ont pas eu un impact suffisamment important aussi bien au niveau des entreprises que des institutions et là, il faut dire que d’une part, nos exportations n’ont pas évolué et l’entreprise algérienne n’a pas évolué aussi : elle n’a pas pu se mettre aux normes de compétitivité internationale pour des raisons historiques, nous sortions d’une économie dirigée et surprotégée par le monopole d’Etat sur le commerce extérieur. Nous avons connu également des difficultés macro économiques durant les années 90 qui ont empêché l’entreprise de se mouvoir à l’international. Nous nous sommes contentés le plus souvent du marché local qui était assez large sur lequel la compétition et la concurrence ne sont pas suffisantes, même si aujourd’hui, l’entreprise souffre encore d’un niveau de concurrence auquel elle n’était pas préparée dans beaucoup de cas. On a observé une concurrence brutale qui arrive à laminer des branches entières de l’industrie algérienne, ce qui n’est pas antinomique avec une mise à niveau pour réduire ce fait dans l’intérêt de l’entreprise et de l’économie nationale. Il y a eu davantage d’entreprises localement installées par rapport à l’importation qui se sont développées ces dernières années en relation avec le baril de pétrole, mais à côté, les entreprises de production n’ont pas pu faire l’effort ou n’ont pas fait l’effort suffisant pour se maintenir à niveau. Il y a le rôle des institutions qui n’ont également pas suivi le rythme de la mondialisation et de l’ouverture algérienne. Elles n’ont pas porté suffisamment d’appui en accompagnement, notamment sur la présence dans les foires à l’étranger : c’est là une des raisons pour laquelle nous organisons ce Salon. Nous voulons démontrer à quel niveau on devrait présenter le pavillon national à l’étranger. Les performances de l’exportation dans l’économie algérienne restent très faibles; elles stagnent même d’une année à une autre, un développement en valeur notamment sur l’année 2008, le niveau de l’exportation a quasiment doublé de 1 à 2 milliards de dollars mais ce n’est pas le résultat d’un effort d’entreprise mais c’est le fait d’une augmentation en valeur des exportations souvent libellées en euro et transcrits sur la balance commerciale en dollars. |
| Le Phare : Les organismes de contrôles jouent-ils le jeu en toute franchise ? M. Mohamed Bennini : On peut parler d’organisme de contrôle; en réalité, ce n’est peut être pas le terme approprié dans le domaine de l’exportation; on a plus besoin d’organisme de facilitation. En termes de contrôle, nous avons peu de procédures. Les organismes de contrôle, il n’y en a pas beaucoup : il y a les services phytosanitaires, le contrôle de la nature et de l’espèce des marchandises par les douanes. Ces procédures ont besoin d’assouplissement, de transparence et de diligence; mais il s'agit pour les autres organismes en charge de l’accompagnement et de l’encadrement des opérations d’exportation d’être plus proactifs vis-à-vis des exportateurs, qu’il s’agisse de la logistique dans le transport, de l’accès aux ports et aéroports, de la chaîne de froid, de facilitations administratives, des services bancaires offerts aux entreprises en général, pas spécialement aux exportations. Tous ces dispositifs ne sont pas suffisamment clairs et facilitateurs. Nous en sommes encore à des réglementations qui ne sont pas en synergie ou en cohérence entre les départements ministériels ou entre chaque institution régalienne. La Banque d’Algérie développe son propre système et sa logique d’accompagnement des entreprises. Certaines mesures heurtent frontalement les intérêts de l’entreprise; les besoins de l’entreprise en matière de diligence, d’approvisionnement et aussi d’accès au port et aux aéroports, à l'information sur les dessertes de transport et sur les marchés internationaux. Les entreprises ont besoin d’informations sur les réseaux de distribution à l’étranger, les normes d’accès aux marchés extérieurs. Algex a fait un effort de mise à disposition d’informations sur les supports Web, CD et papier. Nous accueillons ceux qui souhaitent s’informer. Les départements ministériels ne diffusent pas de la même manière les nouveaux règlements. Nous avons constaté que les régimes économiques douaniers étaient importants mais pas forcément connus des bénéficiaires et très peu utilisés par les exportateurs. Nous avons établi des passerelles avec la douane. Une convention nous permet de nous informer en temps réel de toute modification et donner ainsi des clarifications aux exportateurs. Nous travaillerons à l'avenir dans le cadre du portail national du commerce extérieur qui sera mis en place à partir de cette année au niveau d’Algex. Le Phare : Plusieurs exportateurs algériens pensent que les ports représentent un des handicaps. Quelle est votre appréciation ? M. Mohamed Bennini : Il est certain que nos ports sont dépassés par les flux de transactions notamment à l’importation parce qu’ils ont été construits il y a une centaine d’années dans un contexte particulier d’économie coloniale, ce n’est pas évident que ces infrastructures soient aux normes modernes. Par ailleurs, le développement économique fait que de toute évidence, les flux dans les ports situés dans les grandes villes ne sont pas ce qu’ils devraient être. Ce qui intéresse le plus, ce sont les coûts des transactions, combien coûte à l’économie algérienne cet archaïsme, ces lourdeurs, ces difficultés portuaires et extra portuaires qui s'accumulent, on parle de la Chaîne d'approvisionnement (supply chain) et c’est très coûteux et personne n’en parle parce que l’essentiel du commerce extérieur algérien, c’est de l’importation. Il y a l’exportation des hydrocarbures qui est aux normes internationales, qui est rodée; mais les importations algériennes ne se font pas comme partout ailleurs dans le monde. L’économie algérienne est en train de payer un surcoût dont on peut débattre du niveau, mais il est certain qu’elle paie un surcoût draconien par rapport à ce qui se fait ailleurs dans les ports voisins de la Méditerranée. Il est répercuté automatiquement sur le consommateur et alors sur les entreprises qui s’approvisionnent à l’étranger pour leurs entrants et que de toute manière, c’est le consommateur final qui paie. On dit souvent que le travailleur algérien n’est pas assez compétitif, il faut savoir que son environnement ne l’est pas suffisamment. Il faut qu’on se penche absolument sur ces questions. Les exportateurs algériens sont en partie découragés par rapport à la compétition internationale. Ce sont des surcoûts d’accès au port, à la chaîne de froid, d’embarquement, de délais et de dessertes non directes, de transbordements et au final, une cascade de surcoûts que personne n’assume avec l’exportateur. Même l’assurance garantie de la Cagex n’assure que le non paiement du fournisseur étranger, tandis que l’importateur algérien accepte ces surcoûts parce qu’il peut les récupérer. Il faut impliquer davantage les utilisateurs des ports à travers les chambres de commerce, pour influer sur la décision de modernisation d’assouplissement des procédures. Si nous avons les capacités de créer de nouveaux ports, ça ne peut être que bénéfique en désengorgeant un port comme celui d’Alger qui croule sous le poids de l’économie nationale. Les autoroutes et les lignes ferroviaires ont été modernisées, il ne serait pas normal que les ports ne le soient pas de la même manière. Nous avons des aéroports relativement modernes et des ports assez archaïques par rapport aux normes internationales. Le Phare : Selon vous, les perspectives s’annoncent bonnes ou bien faut-il s’inquiéter de l’avenir ? M. Mohamed Bennini : Il est évident que l’exportation va rebondir. Aujourd’hui, nous ne sommes pas vraiment forcés car il y a une certaine aisance financière et un certain désintérêt pour l’exportation. L’entreprise algérienne a été conçue dans un contexte d’économie fermée et de marché protégé. Il n’y a pas cette passion de recherche des marchés extérieurs. L’ouverture assez rapide du commerce extérieur sous la contrainte de la cessation de paiement a fait que l’entreprise n’a pas eu le temps de se préparer. Les mises à niveau tentées avec l’UE notamment le programme MEDA I n’ont pas pris en compte le volet exportation et l’internationalisation de l’entreprise, or sans elle, l’entreprise risque de mourir par étouffement dans son propre marché local. Il faut absolument le prévoir à travers la création de nouvelles entreprises algériennes virtuellement exportatrice. Si on ne réalise pas ce déclic, nous ne pourrons pas avancer. C’est une erreur que de croire qu’il faut attendre que l'entreprise dispose de surplus pour aller à l’exportation. Elle doit y aller même quand elle est en position de crise de croissance; il faut aller regarder comment se comportent les concurrents étrangers pour mieux se défendre sur son marché local et se préparer au marché international. Il s'agit de la méthode connue et approuvée du brenchmarking. C’est l’objectif de tout ce qui a été fait au niveau du gouvernement : démantèlement tarifaire, accord d’association avec l’UE, zone arabe de libre échange, projet de libre échange avec d’autres pays… ça a été fait pour l’exportation, ouvrir de nouveaux marchés. Cela doit continuer avec l’appui fort de l’Etat pas forcément en finances mais en expertise : comment acquérir de la technologie, améliorer les compétences humaines, introduire les nouvelles méthodes de management et être au même niveau d’information que les concurrents. Tout ça ne peut réussir sans de nouveaux investissements. Les entreprises algériennes créées dans les années 50 ou 80 n’étaient pas conçues pour l’international. Il faut qu’elles soient renouvelées en termes technologiques, de management des ressources humaines et de partenariat avec les étrangers, car parfois, c’est incontournable. Ce sont systématiquement les entreprises nouvellement créées et ont fait de nouveaux investissements qui atteignent des records en termes de produits manufacturés et d'exportation. C’est ça la solution ■ |
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